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Le Printemps Français, nouvelle étape du dégagisme planétaire

19/06/2017 20:52

Du passé, ils ont fait table rase.

En France les bénéficiaires de la mondialisation ont réussi à faire élire leurs candidats grâce à un concours extraordinaire de circonstances : éclatement de la gauche et corruption de la droite au premier tour de la Présidentielle, répulsion face à une extrême-droite raciste et xénophobe au second tour, soutien sans faille des médias, et intelligence tactique inattendue du candidat Macron, énarque dans la grande tradition des présidents français. Le jeune Macron est un hybride qui combine le mysticisme de Jeanne d’Arc et l’ambition de Rastignac. Comme Jeanne il semble habité par une mission surnaturelle. Comme le héros de Balzac, il ne doute pas de sa réussite et ne craint pas les défis. Il incarne la révolution qui vient de bouleverser le paysage politique français.  Ce « Printemps Français » n’est pas sans rappeler d’autres mouvements similaires qui se sont produits sous d’autres cieux au cours de la décennie écoulée.

La fracture sociale de la France se reflète clairement dans le choix des électeurs lors de la Présidentielle : les jeunes diplômés ont voté massivement pour Macron alors que les ouvriers et les précaires ont exprimé leur détresse et leur anxiété (63% des voix pour Le Pen au second tour de la Présidentielle). La fracture géographique est tout aussi évidente : les grandes villes ont voté Macron (90% à Paris au second tour), les villages et zones péri-urbaines Front National. Les régions victimes des délocalisations dans le Nord et l’Est ont plébiscité Le Pen, l’Ouest exportateur l’a rejetée.

La victoire des urbains diplômés (baptisés bobos, contraction de « bourgeois-bohèmes »), qui se sont détournés des partis traditionnels, constitue une grande première en Europe. Elle n’est pas comparable aux succès relatifs de Podémos en Espagne ou de Syrisa en Grèce, qui avaient une base populaire, contestataire. Le nouveau parti du Président, « La République en Marche (LRM) », est fondamentalement centriste, plus libéral que le Parti Socialiste, un parti qui a quitté la scène politique après un quinquennat sans gloire.

Quel programme ?

Macron entend favoriser en priorité la formation et l’innovation, projet dans lequel on peut discerner une influence des théories du Prix Nobel Amartya Sen sur le développement humain. Mais le nouveau Président reste néanmoins jacobin (« Jupitérien », disent les journalistes), il croit en la force de l’état plus qu’en la décentralisation. Il veut par exemple supprimer la taxe d’habitation, une recette importante des municipalités qui dépendront donc davantage des transferts verticaux de subventions publiques. Le programme délibérément flou de Macron peut être analysé comme un mix modernisé de ceux à l’œuvre depuis 2007 : un libéralisme économique façon Sarkozy combiné à une vision sociétale façon Hollande. On peut donc parier que les délocalisations industrielles se poursuivront, que les emplois de service progresseront aux dépends des emplois productifs, que la fracture sociale ne se réduira pas et que le liberticide état d’urgence sera prolongé en tant que substitut à l’infiltration des réseaux djihadistes.

En politique internationale rien de bien nouveau ne doit être attendu, la continuité l’emportera certainement sur le changement. Les migrants ne seront toujours pas les bienvenus, l’amitié avec l’Allemagne ira de pair avec l’inimitié habituelle envers la Chine et la Russie, et la mondialisation de l’économie continuera à imposer ses lois et son nivellement par le bas des acquis sociaux.

Quelle démocratie ?

Le raz-de-marée macroniste, amplifié par les récentes Législatives, traduit avant tout une nouvelle victoire du « dégagisme » planétaire[1] qui consiste à rejeter les hommes politiques en place pour les remplacer par des politiciens non-professionnels (les fameux « nouveaux visages »). Ces derniers reflètent les espoirs d’un corps social n’ayant plus confiance dans les anciens partis. Le dégagisme est porté par les couches intellectuelles et les médias, par les jeunes instruits et mondialistes, par les classes moyennes supérieures ; il n’a pas de projet clair et rassemble des attentes disparates voire contradictoires.

En fait seuls 13,4 % des électeurs français (6,4m) ont voté pour les candidats macronistes le 11 juin lors du 1er tour des Législatives (32% des 49% de suffrages exprimés). Si le dégagisme vise les élus, l’abstention record (57% au second tour des Législatives, essentiellement le fait des classes populaires) reflète pour sa part un rejet du système électoral, la dégradation de la démocratie dite « représentative » avec un scrutin où seulement 38% des inscrits se sont exprimés au second tour des Législatives[2]. Cette démocratie est loin d’être représentative puisqu’un candidat ayant obtenu 24% des suffrages lors du premier tour de la Présidentielle obtient 2 mois plus tard 61% des sièges à l’Assemblée Nationale[3]. Et elle n’est pas davantage participative.

Sociologiquement la nouvelle élite politique (où les élus issus de la « société civile » sont mis en avant, alors que notables et politiciens recyclés se font discrets) ressemble fortement à l’ancienne, avec toutefois une plus grande proportion de femmes à l’Assemblée (38,6% contre 26,9% précédemment). Les visages ont changé (75% de nouveaux élus, soit 434 sur 577), les origines sociales et les idées demeurent, avec espérons-le un surcroit d’honnêteté et de modestie.

Le printemps français, comme les printemps arabes avant lui, marque une triple évolution :

-          Une demande de moralisation et de transparence

Les soulèvements arabes furent en premier lieu des révolutions culturelles, des révolutions pour le respect, la transparence, l’honnêteté, la réhabilitation de valeurs foulées aux pieds par des régimes corrompus. En France le dégagisme vise aussi des élites ayant abusé de leurs pouvoirs, ignorant systématiquement leurs promesses et visant avant tout à s’auto-reproduire.

-          La recherche de stratégies économiques pour affronter la mondialisation

Dans nombre de pays arabes la stagnation économique, parfois le déclin voire la dégringolade, sont patents. Les industries de transformation patinent, les hydrocarbures sont moins rémunérateurs, les entreprises d’état périclitent. Les bureaucraties gestionnaires, assises sur leurs privilèges, font l’objet d’amères critiques, d’autant qu’elles semblent incapables de prendre le train de la mondialisation. Le besoin de nouvelles stratégies est évident.

En France les jeunes voulant remplacer les friches industrielles par des start-ups constituent la force motrice du macronisme, favorable à l’Europe et à l’ouverture des marchés. Comme ailleurs il s’agit pour eux de mieux se positionner sur la scène internationale.

-          L’émergence d’une nouvelle classe sociale

Dans les pays arabes les frustrations des diplômés, dont la moitié ne trouve aucun emploi à la mesure de ses qualifications, furent l’élément fédérateur de la révolte. Les modernistes urbanisés, ouverts sur le monde extérieur, ont été le fer de lance des Printemps, sans réelle stratégie autre que celle du « dégage », celle de l’indignation popularisée par le pamphlet de Stéphane Hessel.

En France les classes dynamiques urbaines ont mis fin à l’alliance électorale des bourgeois de province et des travailleurs manuels, la méritocratie conquérante a réussi à imposer un pouvoir qui lui ressemble. Au Nord comme au Sud les mêmes classes s’affirment, autour des mêmes modèles économiques et des mêmes valeurs sociétales.

Quels lendemains ?

Transformer des changements et mouvements culturels, économiques et sociaux en bouleversement politique a toujours été une gageure. La révolution française a mis 82 ans pour aboutir à la 3ème république (1789-1871), la révolution russe a mis 74 ans pour finir par son autodissolution (1917-1991), la révolution chinoise a mis 43 ans pour se stabiliser (1935-1978), toutes les révolutions du tiers monde ont connu des hauts et des bas.

Les intellectuels arabes auraient pu proposer des innovations politiques et institutionnelles enracinées dans leur culture, leur situation économique et leurs aspirations sociales. Mais les régimes autoritaires n’en ont pas voulu et les Printemps arabes sont devenus des automnes, parfois même des hivers. Seuls les islamistes ont vraiment marqué des points.

Bien que certains enjeux économiques et sociaux soient similaires, il est peu probable que le « Printemps français » connaisse le même sort car les tenants de l’ancien régime, de gauche comme de droite, auront sans doute tendance à se macroniser plutôt qu’à relancer leurs partis moribonds. Mais les attentes et revendications populaires ne vont pas disparaitre et rien ne dit que les « nouveaux visages » parviendront mieux que les anciens à les satisfaire.

 


[1] Le mot dégagisme est un néologisme fondé à partir du verbe « dégager » qui fut popularisé en 2011 en Tunisie à l’aube des Printemps arabes. Le dégagisme est à l’œuvre dans divers pays, en ce moment par exemple en Afrique du Sud et au Brésil.

[2] « 440 députés ont été élus ou réélus par moins de 25% des électeurs de leur circonscription », Le Monde, 20 juin 2017

[3] Pour améliorer la démocratie représentative, certains analystes proposent d’opter (en tout ou partie) pour le scrutin proportionnel, d’autres plus innovants de tirer au sort les parlementaires et de créer pour les assister un Groupe d’experts (un Conseil Economique, Social et Environnemental, sur le modèle du GIEC - Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat - de l’ONU). C’est une idée intéressante (mais probablement illusoire) qui permettrait d’éviter la professionnalisation de la vie politique et assurerait une meilleure représentation de la société française au parlement. On peut rêver…

 

 

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