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Villes et Violences

14/07/2009 00:00

Depuis trois décennies la criminalité urbaine augmente dans de nombreux pays en développement, notamment en Afrique et en Amérique Latine[1]. Les homicides, vols et cambriolages font partie du quotidien des métropoles africaines et affectent une grande partie de la population dans des villes telles que Lagos, Nairobi ou Johannesburg. La vulnérabilité des populations pauvres s’accroit, les risques deviennent ingérables, les réponses publiques restent insuffisantes ou mal dirigées. La fragilité des couches démunies n’est plus seulement monétaire, elle devient de plus en plus physique et psychologique.

 

En 2009 les villes d’Afrique sub-saharienne comptent 310 millions de personnes (soit 39 % de la population de la région. La population urbaine va doubler[2] au cours des 20 prochaines années). En supposant une moyenne d’un meurtre pour 5.000 habitants par an (le tiers du taux de Johannesburg), on peut estimer que dans ces villes environ 60.000 personnes décèdent chaque année de mort violente. La violence politico-ethnique, essentiellement rurale (pour l’appropriation des matières premières et de la terre), aurait fait quant à elle environ 5 millions de victimes directes et indirectes au cours des 15 dernières années dans cette même région (dont la majorité en R.D. Congo). On peut donc mettre en parallèle ces chiffres macabres, un million contre cinq. Mais le crime est rarement mortel, il ne s’accompagne pas toujours de violence, et la violence elle-même englobe des agressions non fatales. Si les homicides constituent l’aspect le plus dramatique de la violence, les risques urbains affectent la vie quotidienne des populations bien au-delà de ces statistiques. On ne peut donc pas esquiver une question largement médiatisée : certaines villes sont plus violentes que d’autres. Certaines sont dangereuses, d’autres paisibles. Pourquoi ces différences?

 

Quatre facteurs principaux paraissent influencer le niveau de violence urbaine à travers le monde. Ces facteurs se conjuguent à des degrés divers dans chaque situation urbaine particulière. S’il semble acquis que l’urbanisation ne crée pas la violence[3], il est également évident que certains quartiers peuvent susciter un sentiment d’insécurité et que les villes sont des lieux où les risques comme les homicides sont monnaie courante. Cet article passe en revue les facteurs, objectifs et subjectifs, de l’insécurité et examine les capacités de prévention de la violence urbaine, en mettant l’accent sur les villes d’Afrique au sud du Sahara.

 

Le capital social

 

Le plus important paramètre influençant la sécurité urbaine est sans doute d’ordre socioculturel, civilisationnel ou même moral. Il s’agit de la force (ou de la faiblesse) du lien social et des valeurs partagées. Comme aurait pu le dire Ernest Renan, la ville c’est un désir de vivre ensemble.  Les sociétés plus solidaires ou plus contrôlées, plus policées, sont moins à même d’accepter la violence, notamment l’auto-violence. Certaines communautés se substituent ainsi à l’état pour s’autogérer, se surveiller et se co-veiller. On peut citer les exemples des Polonais de Chicago durant les années 1920, des enclaves ethniques dans nombre de grandes villes et de quartiers entiers devenant autonomes en période de guerre civile, au Liban comme en R.D. Congo. A contrario la violence nait souvent de la déstructuration socioculturelle, de l’individualisme, de la perte de repères, de l’anomie, de l’absence de respect pour les autres et pour soi-même, de l’éclatement des relations sociales dans l’anonymat urbain. La violence dont nous parlons n’est pas une violence de classe mais une violence interne aux couches populaires, une violence « masochiste » dans laquelle les enfants des rues s’entretuent pour un tube de colle ou pour des déchets alimentaires. Ces millions d’enfants, pour qui la rue plus que leur famille est devenue la résidence principale, sont victimes de toutes sortes de violence. Leurs stratégies de survie sont assez bien documentées[4]. Cette violence de la marginalisation est donc une « lumpen-violence » dont tirent parti les gangs et bandes de tout acabit (qui se substituent de fait aux familles et aux communautés de voisinage) et dont les églises, également de tout acabit, pansent les plaies. Une violence des ghettos du nord et des bidonvilles du sud.

 

Ce facteur explique pourquoi les villes arabes, très normées, moralisées, sont les moins délinquantes du tiers monde. Si certaines connaissent des attentats terroristes, ceux-ci relèvent de logiques différentes, essentiellement anti-occidentales, visant prétendument à rétablir des valeurs et une morale traditionnelles. Sans aller jusqu'à affirmer que ces attentats visent symboliquement à éviter la montée de la délinquance moderne (en tant que composante consubstantielle de l’occidentalisation), on doit s’interroger sur les relations entre violence politique et violence criminelle, en Colombie comme en Irak ou au Pakistan. Souvent elles s’alimentent mutuellement et font appel aux mêmes savoir-faire. On pourrait aussi se demander pourquoi des taux d’homicide élevés se rencontrent fréquemment dans les pays où le christianisme est bien implanté (en Amérique latine et en Afrique sub-saharienne), ou bien pourquoi le taux d’homicide augmente lorsqu’un régime autoritaire se démocratise  … Vastes questions qui dépassent le champ de cet article. Il faudrait qu’un nouveau Max Weber tente une analyse comparative de « l’éthique religieuse et la sécurité urbaine ».

 

Le concept de capital social, apparu notamment dans les ouvrages de Pierre Bourdieu, a connu beaucoup de succès depuis la fin des années 1990 dans la littérature nord-américaine, dans une période de stagnation du capital économique des couches démunies. Dans les pays africains à fort exode rural le capital social des nouveaux venus en ville est généralement inferieur à celui des urbains de seconde génération. Certains migrants bénéficient de meilleurs réseaux d’insertion grâce aux solidarités familiales ou claniques. Le capital social (le réseau de relations familiales, professionnelles, spirituelles et de voisinage) joue un rôle de protection contre les évictions et il est essentiel dans les banlieues africaines pour assurer la survie des plus pauvres. Il passe souvent par les organisations religieuses comme les confréries sénégalaises. Il est fort dans les pays islamiques et plus fragmenté dans les pays à dominance chrétienne où une multitude de sectes évangélistes s’épanouissent.

 

Le capital social peut être directement économique et financier comme dans les groupes informels d’épargne et de crédit (tontines) du Cameroun. Il peut aussi être de type maffieux comme dans les milices qui sévissent dans les slums de Nairobi. Les Mungikis, semblables en cela aux trafiquants de drogue de Rio de Janeiro, sont à la fois un gang et une organisation de protection sociale pour de jeunes Kikuyus laissés pour compte. Le capital social est donc à double face : il lie et exclut, il protège ou rejette selon les sphères d’interaction mises en jeu. Le capital ethnique et clanique s’atténue en milieu urbain mais il demeure prégnant dans de nombreuses villes sub-sahariennes. Il constitue souvent un obstacle à la cohabitation pacifique et un facteur de tension, notamment dans les grandes villes, du fait des enjeux politiques qu’il peut représenter (voir les violences du début 2008 au Kenya). Le capital social de voisinage par contre peut faire la différence entre quartiers solidaires et quartiers chauds ou à risques. La participation communautaire dont sont si friands les anglo-saxons peut, lorsqu’elle a des objectifs clairs et réalistes, renforcer les liens sociaux, accroitre la résilience collective et enclencher une dynamique positive de réduction de la violence latente. La mobilisation de groupes sociaux partageant un même territoire pour définir puis réaliser des équipements collectifs a fait ses preuves dans de nombreux projets. Dans bien des cas, le problème est de passer de l’échelle du quartier à celle de la ville, du microsocial au macro-social ou au sociétal. C’est ici que les valeurs culturelles sont importantes. L’islam ou le confucianisme jouent dans certains pays d’Asie une fonction pacificatrice en influençant et cimentant les trois niveaux micro, méso et macro-sociaux : quartier, ville et société. A l’inverse en Afrique sub-saharienne la fragmentation (souvent sur base ethnique) du capital social contribue à fragiliser les sociétés urbaines.

 

Les inégalités

 

Le second facteur explicatif de la violence tient à l’exacerbation des inégalités urbaines, entre groupes sociaux et entre quartiers, entre bidonvilles et zones résidentielles, entre banlieues en friches et gated communities, entre la gentry et les chômeurs de longue durée, en notre époque de globalisation où les perdants sont plus nombreux que les gagnants. Ces inégalités sont source à la fois d’admiration idéelle (les pauvres rêvent de réussite sociale, ils votent souvent à droite, aiment les soap-opéras,  etc.) et de frustration matérielle (ils rêvent de pouvoir consommer davantage). Il est clair toutefois que les villes les plus démunies (celles du Sahel) ne sont pas les plus violentes. Elles sont parfois très tranquilles. Par contre les villes les plus inégales (celles d’Amérique Latine) sont généralement les plus dangereuses, ou du moins possèdent les quartiers les plus dangereux, parfois aux franges de la richesse et de la pauvreté, là où la frustration est la plus forte. Les villes d’apartheid, notamment celles structurées par la colonisation britannique, entrent souvent dans cette catégorie. Cette violence prend des formes très différentes mais toujours liées à l’obtention illicite de biens matériels, voitures comme sacs à main, cocaïne ou ecstasy. C’est une violence simple, classique, prédatrice, que la répression peut rarement traiter ou contenir du fait de ses racines sociales. C’est une violence qui affecte au premier chef les plus vulnérables.

 

Dans toutes les régions du monde les inégalités se sont accrues au cours des trois dernières décennies[5]. Ces inégalités prennent différentes formes, allant des revenus et du niveau de vie à l’accès aux services urbains et à la participation aux décisions politiques.  L’Afrique et l’Amérique Latine sont les deux régions les plus inégalitaires.  La part des 20% les plus pauvres de la population dans la consommation totale n’y est que de 3%.  Depuis quelques années les organisations internationales ont adopté le coefficient de Gini pour mesurer les inégalités dans la distribution des revenus.  Une valeur zéro du coefficient reflète l’égalité parfaite (tout le monde a le même revenu), une valeur un l’inégalité absolue.  La plupart des pays d’Europe de l’Ouest ont des coefficients voisins de 0.3, tandis que l’Asie tourne autour de 0.4, l’Afrique autour de 0.5 et l’Amérique Latine autour de 0.6.  On estime que la côte d’alerte est atteinte lorsqu’un pays dépasse 0.4.  Les inégalités sont alors présumées dangereuses.

 

En 2008, ONU-Habitat a commencé à mesurer le coefficient de Gini dans les villes et ainsi à mesurer l’évolution des inégalités intra-urbaines[6].  Cette étude est riche d’enseignements.

 

On sait que des inégalités extrêmes peuvent créer des fractures sociales et susciter des conflits politiques violents. Il l est également intéressant de noter la corrélation entre inégalités urbaines et violence criminelle.  L’exemple de la Chine est intéressant à cet égard, avec Beijing ville égalitaire (Gini 0.22) et pacifique et Hong Kong ville inégalitaire (Gini 0.53) et plus dangereuse, quoique bien moins dangereuse que les villes américaines ou sud-africaines.  En Afrique les villes les plus inégales sont aussi les plus exposées à la violence criminelle : Johannesburg est à la fois la ville la plus dangereuse (30 % des habitants y ont été victimes de vol et la police y enregistre 6 morts par jour) et la plus inégale du continent (avec un Gini de 0.75) suivie par les autres villes sud-africaines, alors que Dar es Salam est beaucoup plus égalitaire (Gini 0.36) et plus sûre.  La moyenne des villes d’Afrique sub-saharienne se situe à 0.46 (identique à celle des USA) contre 0.37 pour les villes d’Afrique du Nord, 0.39 pour les villes asiatiques et 0.50 pour les villes latino-américaines.  Les grandes villes sont généralement plus inégalitaires que les petites agglomérations. Aux Etats-Unis, les zones les plus dangereuses sont en général situées dans des villes (telles la Nouvelle-Orléans, Detroit, Washington, Atlanta, Baltimore, St. Louis, Miami) où les inégalités sont très marquées (le Gini de la Nouvelle-Orléans est de 0.55, celui de Washington de 0.54, celui d’Atlanta de 0.57, celui de Miami de 0.53).

 

Une forte corrélation entre inégalités et criminalité est donc établie, bien qu’elle admette des exceptions notables[7].  Celles-ci se rencontrent surtout dans certaines villes d’Europe (où le crime organisé fait fi de l’égalitarisme) et sous les régimes autoritaires (où l’on massacre aussi bien les délinquants que les citoyens dénonçant les injustices).

 

Par conséquent les inégalités ne peuvent pas fournir une explication univoque de la violence. En réalité,  certaines villes inégales sont assez calmes, lorsque le lien social l’emporte sur la frustration. Mais les inégalités issues de l’apartheid expliquent en grande partie pourquoi les villes sud-africaines demeurent les plus dangereuses d’Afrique alors que les villes du Mali et du Burkina Faso semblent être des havres de tranquillité. L’érosion du capital social et l’aiguisement des inégalités économiques vont souvent de pair, et font le lit de la violence urbaine.

 

L’environnement urbain

 

La troisième variable influençant la sécurité est d’ordre physique ou urbanistique. La  taille, la morphologie, la structure des villes peuvent favoriser la violence, les incivilités, les comportements déviants. Toutes choses égales par ailleurs les grandes villes sont généralement, dans un même pays, plus violentes que les petites. La relation n’est ni linéaire ni automatique puisque les choses sont rarement « égales par ailleurs », mais il est clair que l’anonymat de la grande métropole ainsi que les tentations qu’elle suscite sont plus propices à la délinquance et à l’impunité, plus propices à l’éclosion et au développement de gangs et de maffias. En Amérique Latine plusieurs études ont montré que la criminalité augmente avec la taille des villes : Rio de Janeiro, Sao Paulo, Mexico, Lima et Caracas comptent pour plus de 50 % des crimes de leurs pays respectifs.

 

Le rythme de l’urbanisation est également à prendre en compte car une croissance rapide est souvent synonyme d’instabilité et de déstructuration sociale. Un taux élevé de croissance urbaine (au-dessus de 4 % par an), avec des migrants en provenance de régions troublées (comme en Colombie ou dans l’Afrique des grands lacs), pose des problèmes de gestion urbaine et affecte les capacités de réponse à l’insécurité. Néanmoins, certaines villes à croissance très rapide, comme Nouakchott entre 1960 et 1990, peuvent être relativement sûres. L’impact de la croissance urbaine sur la criminalité n’est donc pas systématique et univoque. Et l’organisation, la densité, la forme de la ville jouent aussi leur rôle. Certaines villes sont plus conviviales que d’autres, ont des espaces publics plus attrayants, des rues plus animées, des quartiers plus denses, des centres moins provocants, des équipements plus accessibles, un éclairage public satisfaisant… et bien sûr ces villes sont marquées par plus ou moins de ségrégation spatiale. Cela explique que Rio (douze millions d’habitants) connaisse plus d’homicides que Sao Paulo (dix-neuf millions). En fait les villes ne sont jamais homogènement dangereuses et la violence urbaine est toujours spatialisée et spatialisable. La densité pour sa part est favorable à certains crimes et défavorable à d’autres. Les technologies elles-mêmes ont une influence parfois inattendue sur la criminalité. Le cas du téléphone portable est significatif à cet égard car ce nouveau moyen de communication sert à la fois de possible dispositif d’alerte pour les victimes et d’efficace outil de liaison au sein des gangs, tout en constituant une cible privilégiée pour les petits délinquants. Si l’espace n’est pas socialement neutre, il n’est pas davantage sécuritairement neutre. Des territoires indéniablement anxiogènes existent dans la plupart des villes. Des zones objectivement plus dangereuses (les points chauds), du fait de leur configuration et de leur fonction, existent également et sont bien connues des services de police… et des habitants.

 

Lors d’une Conférence tenue à Paris en décembre 2007, l'Observatoire national de la délinquance présenta des données sur l'origine et la destination du crime à l’aide d’une cartographie des vols parisiens. La technique permet d'identifier les quartiers où sont concentrées d'importantes poches de victimes et la provenance des agresseurs.  La Gare du Nord par exemple est un point d'aboutissement des victimes et des agresseurs car elle constitue une importante plaque tournante du transport collectif. Cette spatialisation, ou géocodage des actes criminels, pose des questions éthiques car elle permet d'identifier avec précision les points chauds du crime et peut ainsi stigmatiser certains quartiers. Mais d’un point de vue urbanistique le géocodage est utile pour identifier les zones d’intervention prioritaires. Londres a aussi établi une carte interactive du crime qui fournit des données actualisées par quartier et qui a une influence sur les prix de l’immobilier. Peu de villes du Sud disposent de bases de données assez fiables pour tirer parti de cette technique ; elles doivent donc faire appel au bon sens pour cibler leurs actions.

 

Un mauvais aménagement urbain peut accroitre la vulnérabilité des citadins aux risques naturels comme aux risques criminels. Un bon aménagement peut rassurer, sécuriser. ONU-Habitat estime que 10 à 15 pour cent des crimes sont favorisés par un environnement délétère[8], par exemple par une visibilité insuffisante, la dégradation des espaces publics, l’isolation de certains lieux. Les transports collectifs, gares, stations de bus et de métro, demandent une attention particulière, notamment pour la sécurité des femmes et des enfants. Une ville aseptisée conçue pour l’automobile ne constitue ni un exemple environnemental ni un espace rassurant où il fait bon vivre. La ville africaine moderne, découpée en quartiers étanches, sous-équipée en services publics, sans espaces de sociabilité, mal éclairée la nuit, est évidemment plus propice à la délinquance que les villages dont sont issus la majorité de ses habitants. Il semble que les grandes villes des pays anglophones (Lagos, Johannesburg, Nairobi…) soient plus dangereuses que leurs homologues francophones, notamment du fait d’une plus grande ségrégation spatiale.

 

Les lacunes de la planification urbaine ne constituent pas un problème purement technique. Elles sont liées à la gouvernance locale c’est-à-dire à la gestion politique de la ville, aux modes d’établissement des priorités et de prise de décisions, aux relations entre acteurs institutionnels (par exemple entre municipalités et services de police), en bref elles renvoient à des enjeux qui dépassent les questions d’aménagement physique de l’espace.

 

Les réponses publiques

 

Le quatrième facteur de différenciation est par conséquent d’ordre politique. Les politiques publiques urbaines peuvent faire la différence d’une part en s’attaquant aux inégalités dans l’accès aux terrains, aux services et aux logements et d’autre part en modifiant les espaces et la morphologie des villes. Mal orientées ou mal informées, elles peuvent aussi contribuer à accroitre les fragilités urbaines, y compris la criminalité. Certes elles ne peuvent pas changer rapidement et radicalement les cultures urbaines et les valeurs sociétales, mais elles peuvent les influencer par des actions concrètes. Les exemples sont nombreux et documentés de villes qui ont su évoluer, offrir de meilleurs services, récupérer les espaces publics, promouvoir la vie associative, créer des symboles positifs pour modifier l’image de la cité et l’estime de soi de ses habitants, développer des noyaux urbains diversifiés, des transports collectifs efficaces et bon marché, rendre inutiles les gated communities et la privatisation des territoires, organiser une police et une justice de proximité. Cela demande du courage de la part des décideurs, une volonté de planification et de redistribution, une vision à long terme aux dividendes électoraux parfois incertains. Mais cela constitue l’essence même d’une gestion urbaine responsable. Celle-ci a certes ses limites, ses contraintes, des partenaires ayant chacun leur logique, et elle suppose des objectifs allant au delà de la stricte sécurité, par exemple pour traiter de pollution et d’environnement, de réponse aux risques naturels et donc de sécurité humaine au sens large. Il semble néanmoins évident que la réduction des tensions et de la violence ainsi que la promotion du vivre ensemble (en espagnol la convivencia) et de la démocratie participative doivent faire partie des priorités municipales dans toutes les régions du monde. La ville, lieu par excellence de civilisation, de progrès et de culture, peut et doit être apaisée et régulée pour être durable, harmonieuse, libératrice et, pourquoi pas, joyeuse et festive.

 

En définitive, si les causes de la violence urbaine sont multiformes notre expérience montre qu’il n’existe aucune fatalité : les villes ne sont pas intrinsèquement violentes.

La violence urbaine est due à une combinaison de détérioration des valeurs de solidarité, d’inégalités dans l’accès à la ville, de modes inadéquats d’urbanisation et du type de réponses, ou absence de réponse, apportées à ces problèmes par les pouvoirs publics. Elle est donc maitrisable pour autant que les politiques urbaines en fassent un objectif clair et se donnent les moyens de la combattre. L’exemple des villes colombiennes démontre qu’une volonté politique forte accompagnée d’investissements stratégiques peut réduire radicalement l’insécurité. La deuxième ville de Colombie, Medellin (3.5 millions d’habitants), détenait en 1991 le taux d’homicides le plus élevé du monde : 375 pour 100.000 habitants. Ce taux a chuté au cours des quinze dernières années pour atteindre 26 pour 100.000 habitants en 2007. Les actions menées par les municipalités successives ont été multiformes, comprenant à la fois un programme d’amélioration des quartiers informels, un plan de développement municipal mettant l’accent sur la paix, la réconciliation et la coexistence pacifique, l’adoption d’un mode d’urbanisme social centré sur la rénovation urbaine, les infrastructures de connectivité (passages et ponts piétonniers) et la promotion des équipements publics, y compris la construction de bibliothèques, d’espaces de loisirs et d’un réseau de transport modernisé (métrocable)

 

Le fameux sentiment d’insécurité, que les medias formels et informels et les rumeurs de toutes sortes, se renforçant mutuellement, contribuent partout à amplifier, peut aussi être combattu et atténué à partir de la collecte et la diffusion d’informations rigoureuses par des observatoires urbains objectifs. De tels observatoires montreraient probablement que le nombre d’homicides diminue depuis plusieurs années dans un certain nombre de villes, non seulement en Colombie, bien que la violence puisse augmenter dans les quartiers les plus chauds. Fragmentées, les villes deviennent de plus en plus contrastées. Cela est vrai en matière de revenus comme de sécurité. Des observatoires de la criminalité existent dans une dizaine de pays développés, notamment au Canada et en France. Un réseau d’observatoires est en train de naître mais on est encore loin de disposer d’un observatoire international. Les données précises et fiables et les séries historiques font défaut, surtout dans les pays du Sud. Par contre les politiques de prévention sont assez bien connues, notamment grâce aux efforts du Centre International pour la Prévention de la Criminalité (CIPC) de Montréal. Partant d’un diagnostic ou d’enquêtes de victimation[9], ces politiques publiques comprennent généralement six volets complémentaires.

 

Les voies de la prévention

 

La première ligne d’action vise à offrir des options positives à la jeunesse. Cela implique d’améliorer les capacités des individus, des groupes et des communautés à faire face à la violence et à la criminalité en fournissant des services communautaires en matière d’éducation, de culture, de sport,  services visant en premier lieu à offrir des alternatives aux jeunes. Avec l’appui d’ONG locales plusieurs villes africaines ont pris des initiatives dans ce domaine, malgré leurs faibles moyens. Il importe que ces actions ponctuelles soient associées à la création d’emplois décents pour les jeunes désœuvrés. D’où le rôle des petites entreprises et des travaux d’intérêt collectif, et la nécessité d’incitations publiques[10].

 

La deuxième ligne d’action, plus directement sécuritaire, va dans le même sens. Elle vise à promouvoir les initiatives communautaires d’autoprotection, des plans d’action anti-crime au niveau des quartiers. L’exemple ici vient de Toronto, ville qui met l’accent sur la multiethnicité et le développement social. En fait ces actions sont d’autant plus nécessaires que les quartiers sont hétérogènes. Il s’agit de renforcer le capital social à la base autour de projets précis et consensuels, à impact immédiat (utilisation d’écoles et de centres de santé pour des cours du soir ou des activités socioculturelles centrés sur la sécurité, création de petits équipements, amélioration des voies piétonnes). Le programme des « Villes plus sûres » d’ONU-Habitat encourage ce type d’actions.

 

La troisième ligne d’action est de promouvoir la résolution non-violente des conflits par l’éducation dès l’enfance et l’adolescence. Cette culture de la non-violence demande un engagement des adultes, des anciens, des leaders. Elle est fondamentale pour le renforcement du capital social et fonctionne de facto dans de nombreux quartiers, notamment dans les villes du Sahel[11].

 

La quatrième ligne d’action consiste à améliorer la sécurité par une meilleure gestion urbaine, par des actions sur l’environnement urbain. S’il est illusoire d’attendre d’importants investissements à visées spécifiquement sécuritaires, il est possible d’intégrer les préoccupations de sécurité dans les projets ordinaires d’aménagement et de restructuration urbaine. La conception de l’éclairage public, des gares routières ou des marchés peut grandement contribuer à la sécurité des femmes. Les villes africaines investissent couramment dans ces secteurs économiquement vitaux et peuvent faire d’une pierre deux coups. L’initiative « Adopt a light » à Nairobi constitue un bon exemple dans ce domaine : depuis 2003 les entreprises financent des lampadaires publics sur lesquels elles peuvent afficher leur publicité.

 

La cinquième composante est plus classique puisqu’elle consiste à renforcer et à ajuster les systèmes de police et de justice. Il s’agit de combattre la corruption des services de police, de promouvoir une police de proximité, présente dans les lieux publics, et une justice accessible et rapide (des maisons de justice déconcentrées).

 

Le dernier volet consiste à identifier les groupes potentiellement agresseurs et victimes et à mener des actions ciblées en leur direction. Les jeunes hommes sans emploi fixe entrent dans la première catégorie. Les femmes dans la seconde. Des audits sur la sécurité des femmes ont été effectués dans certaines villes telles que Durban en préalable à la définition d’un plan d’actions. Les interventions en direction des agresseurs potentiels se résument généralement aux volets un et deux ci-dessus de dynamisation du capital social.

 

En Afrique, gouvernements et autorités locales s’engagent timidement dans ces six directions. On peut citer les exemples de Durban et de Dar es Salam. Informations et analyses font encore défaut et la répression aveugle de la délinquance reste de mise. La prévention du crime et le traitement des vulnérabilités demeurent embryonnaires malgré une certaine prise de conscience dans les pays les plus exposés (que reflète par exemple l’association « Business against crime » en Afrique du Sud). L’appui de partenaires internationaux serait fort utile mais reste minimal, surtout si on le compare aux investissements dans les pays en crise où la violence politico-militaire fait rage. L’aide humanitaire (aux pays en guerre), une fois n’est pas coutume, l’emporte largement sur l’aide au développement socio-économique (sans parler de l’aide aux villes, qui sont pourtant les moteurs de la croissance). Les agences de coopération devraient aider les pays africains non seulement à construire des infrastructures mais aussi à renforcer leurs capacités de compréhension et de prévention de la criminalité, car la sécurité humaine est un « service » indispensable au développement social comme à la prospérité économique.

 

La violence n’est pas une maladie mais un symptôme de fragilités et de maux sociaux, économiques, politiques et culturels que nos sociétés urbaines doivent affronter dans toute leur complexité et avec leurs spécificités locales. Les échanges et débats internationaux, tout comme l’appui des Nations Unies, peuvent aider les villes à trouver les meilleures voies à emprunter pour relever ce défi contemporain. Lorsque l’avenir de l’Homo Urbanus est en jeu, le pessimisme n’est pas de mise.

 

Article non publié

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 UN-Habitat, 2007, Enhanced Urban Safety and Security, Global Report on Human Settlements, Earthscan, London

 UN-Habitat, 2008, State of the World’s Cities 2008/2009, Earthscan, London

 Vanderschueren, F., 1998,  Towards Safer Cities, UNCHS Habitat Debate, March, 4, 1.

http://www.unhabitat.org/HD/hdmar98/safer.htm

 


[1] UN-Habitat, Global Report on Human Settlements 2007, Enhancing urban safety and security, Earthscan, Londres 2007.

[2] Nations Unies, Division de la Population, World Urbanization Prospects, the 2007 Revision, New York, février 2008.

[3] UN-Habitat, Op. cit.

[4] Voir en particulier l’étude de cas sur Nairobi dans op. cit.

[5] UN-Habitat, State of the World Cities 2008/2009, Earthscan, Londres, 2008

[6] UN-Habitat, ibid.

[7] Voir les études menées par le Programme des villes plus sûres d’ONU-Habitat.

[8] UN-Habitat, Global Report on Human Settlements 2007, Enhancing urban safety and security, Earthscan, Londres, 2007. Lire les études des cas de Bradford, Durban, Hong Kong, Kingston, Nairobi, New York, Port Moresby, Rio de Janeiro et Toronto.

[9] L'enquête de victimation consiste à interroger des gens, échantillonnés de façon à représenter la population d'une ville, sur les infractions dont ils ont été victimes.

[10] Voir les projets appuyés par ONU-Habitat dans le cadre du Programme des villes plus sûres.

[11] Ibid.